Laura Lange, philosophe

« Derrière une formule, il y a une histoire »

Ne fait pas Lange qui veut. Ce qui requiert un talent certain relève souvent d’un certain art. Celui de Laura, philosophe, s’applique à l’entreprise et l’entreprise, conquise par sa rhétorique, en redemande. Mais quelle philosophe êtes-vous, Laura ?

Laura LangeChronique Livres Laura Lange, vous êtes philosophe, doctorante en philosophie. Vous intervenez en entreprise depuis quelques années et le magazine Lyon People vient de vous sélectionner dans son classement des 50 Lyonnaises les plus influentes. Qu’est-ce que cette reconnaissance vous inspire ?

Laura Lange La philosophie n’a jamais vraiment eu le vent en poupe dans ce genre de classement, alors c’est plutôt sympa ! Mais il se passe quelque chose qui me surprend moi-même. J’essaie d’observer, de comprendre, et plus j’avance plus j’ai le sentiment qu’être naturel(le) devient précieux dans notre société. Je n’ai pas l’image du « sachant » qui parfois complexe, mais plutôt celle de quelqu’un que l’on peut aborder sans complexe. La force de mes interventions est peut-être, comme dans une partie d’échecs, tout en ayant un coup d’avance sur le concept (maîtrisant, du moins, le fil conducteur et tactique de mon intervention), de laisser la possibilité à l’autre de jouer la partie, d’éveiller sa curiosité, de susciter son envie, de pousser au questionnement, à l’étonnement. Et puis dans une société où l’on revendique de plus en plus l’horizontalité (plutôt que la verticalité), où l’on manque également de racines, de re-pères ; si on joue sur les mots, avoir ce côté féminin, jeune pousse, source (ou disons mère) d’un regard décalé, me confère peut-être une approche plus sensible, bienveillante (sans pour autant être complaisante !), poétique aussi ; en bref une approche un brin plus maternaliste, diraient certains, que paternaliste [Laura Lange termine une thèse sur la maternité]… ou simplement humaniste, attentive aux capacités humaines en première ligne desquelles : celle de (se) penser et d’agir !

C.L. Qu’est-ce que manager ? Comment être bien au travail ? Êtes-vous ambitieux ? Ce sont quelques-unes des nombreuses questions que vous traitez dans vos vidéos Minutes philo. Comment passe-t-on de la philosophie traditionnelle à cette inscription sur les écrans de la modernité ?

L.L. Disons que je joue le jeu du court et j’aspire à ce que ces formules en disent long. Peut-être que je m’adapte à la société, mais l’exercice n’est pas aisé ! Je suis en doctorat depuis huit ans, je sais donc très bien ce qu’est l’exercice de la patience, de la longueur, de la lenteur, de la digestion. C’est même, selon moi, plus difficile de réussir à avoir un propos tenu (avec du contenu !) quand il est court, parce que ça vous invite à faire un tri, une sélection pour aller à l’essentiel. Mon ambition première, c’est celle-ci : en trois minutes donner envie de s’interroger, de mettre le pied à l’étrier de la curiosité et de la pensée. Si une chronique pousse à la réflexion, parfois à l’inconfort, alors le pari est lancé (plutôt que remporté) et là, pour moi, c’est gagné.

C.L. Vous donnez à écouter et à penser. Cependant votre débit est dense/danse. Vous rebondissez avec poésie sur les mots, l’air de rien. Acrobatique votre pensée… À quoi ça rime ?

L.L. Déjà c’est un plaisir. C’est comme ça que je raisonne. Je raisonne avec les mots qui viennent naturellement. Je suis sensible et bouleversée par les formules, les expressions. Les mots m’embarquent. Ils me permettent de cheminer sur ma pensée. Les consonances en appellent d’autres. C’est comme cette chanson : « Trois p’tits chats, trois p’tits chats, chapeau de paille, paille, paille, paillasson… » C’est une mécanique de pensée : un mot en éveille un autre. Ça rime donc d’abord en fidélité avec ce que je suis. C’est moins voulu que vécu. Ensuite je travaille pour créer une harmonie d’ensemble, rendre mes mots audibles dans un tout, faire en sorte qu’ils donnent du sens, dans une chronique. En gros, jouer des mots dans une chronique c’est pour moi chronique.

Dans une vie où tout bouge, où les données viennent de partout, qu’est-ce qu’on retient ? C’est compliqué. La formule peut venir nous toucher et on peut la retenir (les phrases, les phrasés). Derrière une formule, il y a une histoire. Si je fais une analogie : Proust faisait des phrases immenses et il vous embarquait dans une histoire incroyable. Si je lui suis admirative car le lire c’est voyager, je le suis aussi de ceux qui s’essaient à en dire long en faisant court (d’autant plus que c’est dans l’air du temps), aussi je m’y essaie, à mon échelle, modestement et avec engagement.

J’essaie finalement toujours de trouver ce qui est plus impressionniste qu’impressionnant disons (en privilégiant toujours le sens au caractère seulement impactant d’une formule ; pour que ça parle vraiment, que ça touche et donc que ça reste ; que ce soit réellement impactant du reste). Alors à quoi riment mes rimes ? Peut-être justement à faire rimer curiosité et connaissance, curiosité et quotidienneté.

C.L. Selon vous, nous ne sommes pas dans une société qui n’a pas de sens, mais au contraire dans une société aux repères pluriels, qui nous invite à mettre du sens. C’est une chance, non ?

L.L. Oui, c’est une chance. Je surfe complètement sur la vague. Il y a tellement de problématiques, tellement d’infos H24, qu’on se creuserait perpétuellement les méninges pour essayer d’y mettre du sens, pour que ça ne parte pas dans tous les sens. On en revient à essayer d’identifier les choses qui peuvent nous enraciner, nous faire du bien, nous apaiser, nous reposer. À essayer de trouver des remparts à un monde qui nous échappe en permanence, dans lequel on a le sentiment de courir. J’invite à prendre des temps de pose – plutôt que pause -, et à pointer du doigt les problématiques.

Je me réjouis de tout ça. En même temps ça m’inquiète. J’essaie donc de mettre du sens, à mon échelle, sans être dans le seul divertissement.

C.L. Vous défendez l’idée qu’on peut tout à la fois se divertir et réfléchir.

L.L. Se distraire, s’extraire des choses – c’est le divertissement pointé du doigt par Pascal, l’existence humaine dont on se divertit pour ne pas avoir à voir qu’on va mourir. On ne regarde pas la vérité de notre condition, on y échappe, et en ce sens se divertir, se distraire, c’est se fourvoyer dans quelque chose qui n’est pas la réalité. Or le réel vaut de l’or ! Dès lors j’invite à s’en saisir, à le penser.

Alors bien sûr qu’il faut du divertissement, qu’est-ce que ça fait du bien de prendre des temps de pause, où on ne fait rien, où l’on s’ennuie, où l’on rigole. Mais à côté je trouve enrichissant et intéressant de prévoir des temps de divertissement qui vous rendent en même temps un petit peu plus intelligent, en regardant la vie en face. Quand les gens vous disent : « Oh là là moi je n’ai pas que ça à faire. Moi, le soir, j’ai envie de me reposer », c’est logique, mais on a créé une telle antinomie entre la réflexion et le fait de pouvoir en tirer une satisfaction, un moment de plaisir… Je tente de créer des ponts, pour le meilleur et pour le vivre !

C.L. Mais dites-nous : à vous entendre, on a l’impression de vous lire. N’y aurait-il pas, derrière la voix de la philosophe, la plume d’un écrivain ?

L.L. Je termine mon doctorat avec la volonté de publier, début 2019, un livre sur la maternité aujourd’hui. C’est un écrit de recherche, mais ma fibre personnelle et intérieure, c’est celle du roman. C’est clairement ce qui m’anime. Je me rêve de cette liberté conquise. Le roman est aussi un voyage laborieux, mais bien plus libre. Je pourrai enfin faire vivre et voyager mes personnages au gré des problématiques contemporaines qui m’interpellent et me stimulent. J’ai toujours écrit. « J’écris pour me parcourir », disait Henri Michaux. J’aime beaucoup cette phrase. C’est exactement ma philosophie. Mais il y a aussi cette envie de scène, et pourquoi pas d’adapter l’écrit à la scène. Les one women shows, ou Le monde de Sophie 3.0, c’est ce qui me porte ! Et si tout cela est encore en gestation, j’en prends la direction, piano, piano… Les rêves plein les poches et le travail en guise de sacoche. On s’accroche. On s’approche.

On se conquiert. L’homme n’est qu’une conquête. Savoir que soi-même on peut être autre chose, c’est une force dans la vie. Laura Lange

Propos recueillis par Caroline Clément.

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Philosophe – Conférencière – Chroniqueuse sur Télé Lyon Métropole

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